Liberation and Erri De Luca, for our French readers friends…formidable!

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JOURS DE PROPHETE
 Marc Semo
Du Sinaï au mont Nebbo, la vie de Moïse, «le premier alpiniste» selon Erri De Luca
Cette relecture du Décalogue est placée sous le signe de la montagne. «Un sommet atteint est un bord de frontière entre le fini et l’immense», écrit Erri De Luca, évoquant ces cimes où le ciel n’est pas plus proche «mais plus vide, sans ailes, sans poussière ni fumée». C’est Moïse qui parle, un Moïse qui fut, selon l’écrivain, le «premier alpiniste» : outre le Sinaï où il reçut les dix commandements, il est mort sur le mont Nebbo en vue de la terre promise. «En montagne on est un intrus et on passe grâce à une indulgence de la nature ; il suffit de peu pour être repoussé et devoir renoncer», rappelle Erri De Luca dans ce livre court, dense. Et il dit brûle des deux passions qui inspirent toute l’œuvre de l’ex-militant de Lotta Continua, devenu ouvrier pendant vingt ans, avant de passer à l’écriture. Pour lui, la montagne signifie avant tout éloignement et solitude : «Je peux voir là comment était le monde avant et comme il sera une fois libéré de nous.» C’est la condition pour aiguiser l’écoute.
Fuite.«Ils apprirent au pied du Sinaï que l’écoute est une citerne dans laquelle se déverse une eau de ciel de paroles scandées à goutte de syllabes», écrit-il. Erri De Luca est un mystique sans Dieu que les Ecritures fascinent parce qu’elles parlent avant tout des hommes. «Je ne suis pas croyant et je n’ai même pas le désir de croire. La croyance est un don que je n’ai pas reçu», explique l’écrivain qui découvrit la Bible lors d’une fuite en Afrique, puis apprit l’hébreu afin de la lire dans toute la puissance de sa langue originelle. Ce «davar» que le grec traduisit imparfaitement par le «Verbe» mais qui signifie beaucoup plus : «l’identité entre la Parole et ce qu’elle crée».
Outre de nouvelles traductions en italien de plusieurs parties de l’Ancien Testament dont Jonas, l’Exode et l’Ecclésiaste, il avait écrit déjà quelques récits, tels Un nuage comme tapis (Rivages, 1984) ou le Noyau d’olive (Gallimard, 2004), imprégnés des Ecritures. Cette fois il se concentre sur la figure de Moïse. Une biographie sous forme de parabole sur «celui qui est l’intermédiaire de la plus puissante manifestation de la Divinité non pas à un seul prophète mais à une multitude». Le Décalogue écrit dans la roche par le doigt même de Dieu scelle une alliance qui s’est perpétrée bien au-delà du peuple juif. «Aucune génération, même la pire, n’a pu l’effacer, ni aucune traduction même la plus approximative l’affaiblir», explique-t-il. Dans Et il dit, il commente au fil des pages chacun de ces commandements, au nombre de dix comme les doigts de la main et commençant par un «tu» ne s’adressant qu’aux hommes car en hébreu la distinction existe.
Mais c’est la figure même de Moïse qui surtout le fascine. «Il dirigeait une révolution qui ne voulait pas s’emparer du pouvoir, qui voulait au contraire s’en débarrasser. Pas de palais à prendre d’assaut mais les vastes étendues à l’air libre, le large à atteindre», écrit-il. Rien de plus difficile que la liberté, reconnaît l’ancien révolutionnaire resté fidèle envers et contre tout au nom d’un «nous» à cette génération aux rêves fracassés. «La liberté est épouvante, c’est une aventure sans aucune garantie, où l’on campe dans le désert et où l’on chemine en zigzag comme un ivrogne qui ne trouve pas le chemin de la maison», assure cet éternel nomade qui se veut seulement «résident de passage» dans la montagne comme dans les écritures, un éternel «gher», le mot hébreu pour étranger, qui est l’hôte sacré : «Je partage le voyage du judaïsme, pas l’arrivée, écrit-il. Pas en terre promise, ma résidence est en marge du campement.»
Invasions. ErriDe Luca a tenu à garder «l’imperfection de son prépuce». Son seul sentiment d’appartenance est pour Naples : «Ce concentré de toutes les bâtardises de la Méditerranée avec ses multiples sangs et peuples où s’entremêlent les résultats des viols, des épidémies, des invasions, des exils». C’est aussi ce qui le rapproche encore un peu plus du judaïsme, comme l’écrivain le rappelle à la fin de son récit, évoquant comment les uns et les autres sont montés sur les mêmes bateaux à fond de soute : «Nous du Sud nous quittions la misère, eux les maisons en flammes des pogroms. Nous nous détachions d’une patrie amère, eux ils allaient d’un exil à l’autre. On allait ensemble aux quatre coins du vent.»
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