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Le Monde
Monde des livres, vendredi 18 mai 2012, p. LIV4

Le pas d’Erri De Luca sur le pas de Moïse

Plusieurs fois, déjà, Erri De Luca s’est frotté à la Bible. Il
s’agissait de textes autour du Texte, le regard de l’écrivain projetant
un éclat singulier sur les pages de l’Ancien et du Nouveau Testament. Un
nuage comme tapis (Rivages, 1984), Noyau d’olive (Gallimard, 2004), ou
un roman comme Au nom de la mère (Gallimard, 2009) ont successivement
illuminé le récit biblique et la puissance inouïe de ses images. Les
lecteurs de ces livres savent la familiarité que l’écrivain italien
entretient avec l’hébreu. Erri De Luca a appris cette langue il y a
longtemps, afin de pouvoir entrer dans la Bible par sa porte d’origine.

Aussi pourrait-on croire que son petit livre consacré à Moïse et aux
commandements s’inscrit dans cette veine très particulière, qui ne tient
ni de l’exégèse ni du parcours religieux (l’auteur se dit non- croyant),
mais d’une forme de commentaire inspiré. Or Et il dit relève encore
d’une autre entreprise. Faisant pénétrer l’hébreu très avant dans sa
propre langue, l’écrivain est allé beaucoup plus loin dans son intimité
littéraire avec la Bible. Le résultat de cette démarche, c’est un texte
superbe et énigmatique, comme si l’italien d’Erri De Luca était à
proprement parler retourné par le voisinage avec l’hébreu. La traversée
requiert parfois un peu d’agilité, mais la récompense est à la hauteur.
Car le lecteur, pourvu qu’il soit un peu alpiniste lui aussi, peut
approcher de près le mystère du sacré.

Moïse, le premier alpiniste. Erri De Luca, lui-même un grand grimpeur et
familier des très hautes montagnes, part de l’ascension du mont Sinaï,
où le prophète reçut de Dieu les dix commandements. Le récit débute au
moment de la descente, lorsque Moïse, harassé, presque mort de soif,
retrouve son frère Aaron et le peuple qu’il doit conduire vers la Terre
promise. Alors Adonaï répond aux questions que se pose l’homme aux pieds
nus, son porte-parole. Dix lignes s’inscrivent dans la roche, sous les
yeux du peuple ébahi. ” La montagne sur laquelle se fixait la dictée de
la divinité était une brûlure tonitruante, la lumière des débuts tombait
d’en haut. ” Le mot ” brûlure ” est sans doute le mieux choisi pour
exprimer ce que cette parole a d’essentiel, dans son aridité même.

Une infinité de chemins

C’est à l’aune de ce feu que se déploie le texte d’Erri De Luca, quoique
” déployer ” ne soit sans doute pas le terme convenable pour un récit
aussi ramassé, presque un distillat. Sec comme le désert, caillouteux
par endroits. Et pourtant, comme la Bible elle-même, et comme le désert
d’ailleurs, plein d’une infinité de chemins. Les questions soulevées
sont aussi nombreuses que le livre est court, depuis la mémoire et la
transmission jusqu’au poids de la distance et de l’altérité. Un homme
peut-il être ” pour soi-même “, autrement dit solitaire, alors que Dieu
seul est Un ? Et qu’est-ce qu’être ” près de “, sinon une forme d’exil “
passé dans les parages ” ? A travers ces interrogations, qui font écho
chez lui à d’autres livres (Le Contraire de un, recueil de nouvelles,
Gallimard, 2004), Erri De Luca développe une réflexion sur la place du
sujet et sur celle du poète, de l’écrivain, mais aussi sur sa propre
relation, faite de proximité et de distance, avec le peuple juif.

Partout, c’est l’intimité avec la langue qui guide le texte. Et qui,
souvent, lorsque l’auteur se fait traducteur, permet de poser un regard
neuf sur des paroles anciennes. L’histoire d’Adam et Eve, par exemple,
devient bien autre chose qu’un châtiment, si l’on entend les paroles qui
accompagnent leur sortie de l’Eden. La poésie qui se dégage de ces pages
est précieuse. Elle trouve un écho bienvenu dans le recueil Aller
simple, publié en Italie dès 2005 et qui vient seulement de paraître en
France. On y découvre, comme dans Et il dit, de nombreuses références au
corps, habitat terrestre de l’homme. Ainsi que, parmi d’autres, un poème
intitulé ” Deux “, qui pourrait être le pendant profane – et
bouleversant – des interrogations de Moïse sur la montagne.

Raphaëlle Rérolle

Et il dit et Aller simple, d’Erri De Luca,

traduit de l’italien par Danièle Valin, Gallimard, ” Du monde entier “, 2012

Le Monde and Erri De Luca…for our French readers friends.

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